UNE TRÈS BELLE HISTOIRE D'AMOUR ELSA TRIOLET, LA MUSE DE LOUIS ARAGON

Une très belle histoire d’amour : Elsa Triolet, la muse de Louis Aragon

« Tes yeux sont si profonds que j’en perds la mémoire »

D’Elsa Triolet nous savons peu de choses, sinon qu’elle fut la muse, la merveilleuse muse de Louis Aragon, auteur remarqué de romans et de poésies. Lorsqu’il rencontre cette femme de 32 ans aux yeux rêveurs et perspicaces, Louis a deux maîtresses. Elle va alors se battre pour rester à ses côtés, va écrire, créer des colliers de perles pour les plus grands couturiers, toujours en rassurant son écrivain tourmenté. Elle va jouer mille rôles et va les emmener, tous deux, dans une très belle histoire d’amour.

Plongeons-nous un moment dans la vie de cette femme incroyable. Basculons en 1928, dans le beau Paris, celui des amants, celui du champagne, au temps de l’inauguration du bar art déco de la Coupole… 

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Mon doux Paris 

Ce jour là je n’arrivais pas à écrire, rien ne sortait de ma tête, de mon cœur. J’avais envie de me vider la tête. Je savais que Vladimir Pozner était à la Coupole, à quelques pas de chez moi. J’y allais, c’était un bon ami, il saurait me faire rire. J’attrapais mon manteau de fourrure, ce mois de novembre était décidément bien glacial pour mon doux Paris. Où avais-je bien mis mon chapeau? J’en profitais pour me recoiffer, repositionner ces petites épingles dans mon épaisse chevelure. Mon chapeau, que voilà, allait pouvoir recouvrir mon chignon bas que je maîtrisais tant bien que mal. Ma sœur, Lilie, m’avait montré toutes ses combines à Moscou.

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Je la revois, si belle, si lumineuse, rire de moi et de cette masse chevelue qui siégeait sur le dessus de ma tête. Ma sœur. Mon astre. Je l’aimais tant. Mais il y avait mon poète, Vladimir Maîakovski, que j’aimais bien plus encore. A en perdre la tête. Il était irrésistible, je n’avais aucune arme pour ne pas sombrer devant ses yeux bleus, pour ne pas sombrer à l’entendre alterner rimes et alexandrins, aucune arme pour ne pas l’aimer immédiatement, au contact de sa main, de son souffle sur mon coup. J’ai retenu son attention, me semble-t-il, quelques semaines. J’essayais de faire de l’esprit, d’écrire aussi bien que lui. Il m’inspira beaucoup de poèmes, surtout des niaiseries. Lorsqu’il est venu à la maison, j’ai bien cru qu’il allait rencontrer mon père pour lui demander ma main. Ma sœur m’a arraché mon rêve. Ma sœur s’est montrée. Ma sœur s’est faite aimer. Lilie était pourtant mariée, depuis quelques années, mais il lui manquait peut-être un amant. L’homme que j’aimais s’est empressé de la faire sienne. J’ai donc fuis ce tableau immonde. Cette double infidélité qu’elle commettait. Son mari, sa sœur. J’ai fuis mon pays pour ne plus entendre leurs rires, leurs yeux, ma haine.

 

Je ne pouvais partir seule vers la France, seul pays qui occupait mes rêves d’avenir. J’ai cherché une solution et c’est André Triolet qui m’en a proposée une : celle de m’épouser. J’avais toujours refusé ses avances, rien ne pétillait, tout était plat et j’avais le cœur et le corps encore romantiques. Tous deux se sont tus après la rencontre de Vladimir et Lilie. Je n’écrivais plus non plus. Rien ne sortait de mon corps. André fut réconfortant. Il m’entoura d’amour et de bienveillance. Il était officier français. Nous vécurent pendant une année à Tahiti. Nous nous sommes tous deux lassés de cet amour qui ne venait pas. Nous avons donc divorcé, sans animosité, avec au contraire beaucoup de respect. J’ai pu rejoindre Paris. M’y voilà, à ma place. Je me sens acceptée, entourée, je crois même que mon accent russe plaît. Et puis j’écris ! Quel bonheur, enfin, d’y revenir. Les mots qui claquent, ceux qui résonnent, ceux qui rugissent, ceux qui rendent tristes parfois et ceux qui font rire. J’ai une amie qui m’a parlé d’un ami éditeur. Je vais peut-être être publiée l’année prochaine. Comme ce bar est beau, cette coupole. J’attends un peu avant d’y entrer, j’ai le cœur qui court. Cela doit être le jazz que j’entends à l’intérieur. Il m’a toujours fait un tel effet. Quelle liberté.

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Je me sens libre

Je me sens libre en ce mois de novembre. Libre des hommes, libre de mon corps, libre de mes mouvements. Je danse, j’écoute du jazz avec mes amis dans des bars somptueux, j’assiste au jour qui décline en fumant une cigarette. Marcel Duchamp m’apprend à peindre, j’apprends la fusion des corps avec Fernand. Il me dit que je suis sensuelle, j’en joue. Je ne veux aucun homme, je préfère être seule, avec mes livres, mes mots, mes choix.

On m’ouvre la porte de la Coupole, je souris en entrant. Je n’aimerai être nul part ailleurs. Je repère tout de suite Vladimir qui m’attend. On m’enlève mon manteau, je pose mon chapeau sur la banquette en cuir. Je le vois qui fait un signe, pourtant une coupe de champagne m’attend déjà. «Je vais te présenter quelqu’un qui écrit peut-être aussi bien que toi !»

Ce charmeur n’a lu qu’un seul de mes poèmes, à la lueur d’une bougie, un soir où nos corps s’étaient trouvés. Il n’a rien lu depuis mais est persuadé que je suis talentueuse, et venant de lui je ne peux qu’apprécier!

Je lève mes yeux vers un homme brun que je n’ai jamais vu. Il est mince. Beau. Beaucoup trop beau. Je comprends qu’il s’agit de Louis Aragon, le surréaliste. Nous parlons ensemble, de connaissances que nous avons en commun. Nous découvrons que nous étions à Berlin au même moment. Il me parle de destin en souriant. Il me dit aimer mon accent. Vladimir est parti et je ne saurais dire à quel moment. J’ai très envie d’emmener Louis visiter ma chambre, à l’Astria. Je l’imagine très bien dans mes draps. Je crois qu’il a compris mais n’en laisse rien paraître. Nous sortons. La nuit est froide. Le boulevard Montparnasse est soudain très bruyant, trop bruyant. Il s’approche de mon oreille, de mon corps frissonnant  et murmure alors « Tes yeux sont si profonds que j’en perds la mémoire ».

 

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